Jul 12, 2011

Mise en ligne septembre 1997
 
 
Toni Negri est retourné en Italie, à la prison de Rebibbia, le 1er Juillet 1997. Il espère accélérer la mise au point d’une solution à la situation politique créée par les « années de plomb » : il y a encore 200 prisonniers politiques en Italie et 180 exilés, la plupart concentrés en France. Avec ses amis de l’Autonomie ouvrière, et de tous les courants qui ont composé avec elle tout en s’en distinguant, il a anticipé la crise du travail que nous connaissons aujourd’hui. Ils se sont heurtés alors de façon radicale aux appareils syndicaux et politiques de gauche qui entendaient contenir les premiers signes de la crise dans les modes de résolution imaginés dans les années 60, lorsque l’heure était à la croissance et à l’augmentation quantitative de la production, à l’augmentation continue des salaires également. C’est vrai qu’ils étaient des empêcheurs de tourner en rond lorsqu’ils s’intéressaient aux « marginaux », aux précaires, à la nouvelle intellectualité de masse qui refusaient les formes très assujettissantes du travail industriel par rapport à la vie quotidienne.

Le génie de Toni Negri et de ses amis fut alors d’anticiper sur ce qui est devenu un article de foi des années 90 : c’est l’appartenance à une grande métropole, à un bassin d’emploi et de vie, où les entreprises puisent à leur convenance, qui qualifie le jeune travailleur postfordiste, qui le condamne à des moments de chômage mais qui lui permet aussi des moments de repli hors de la sphère du travail directement productif, dans un rapport autonome au travail comme oeuvre, comme activité subjective propre. L’autovalorisation de la capacité de travail s’oppose à sa soumission à la discipline d’usine ou de bureau. Certes l’autovalorisation peut profiter à l’entreprise si elle est l’occasion d’exclure d’autres travailleurs ; mais pratiquée collectivement elle est au contraire une menace directe au commandement de l’entreprise.

Ce qui est resté confus dans cette affirmation par l’Autonomie ouvrière de la naissance de l’« ouvrier social », c’est le rôle que devait jouer le pouvoir politique dans une telle transition, où les directions d’entreprises étaient radicalement remises en cause, mais où en aucun cas la nationalisation, la mise des entreprises sous tutelle de l’Etat, ne pouvait être une solution. Aucune des solutions politiques disponibles ne semblaient adéquates. Mais d’un autre côté les enjeux de la révolution politique esquissée semblaient trop limités aux rapports de travail. Nous doutions de la capacité réellement révolutionnaire de nos amis, et nous l’entravions donc objectivement, comme nous avions douté de la nôtre et l’avions jouée sur un plan surtout symbolique en mai 1968. Nous les soutenions cependant en invitant certains à témoigner dans des réunions, et, comme d’habitude, par de l’information et des publications tel le n°30 de la revue Recherches, paru en 1977 et intitulé Les untorelli, les porteurs de peste, pour reprendre le mot du secrétaire général du parti communiste italien Enrico Berlinguer.

De 1973 à 1977, en Italie, les manifestations se sont succédées dans les grandes villes, de plus en plus violentes, tant en paroles qu’en actions, comme s’il s’agissait de secouer - jusqu’à en faire tomber quelles noix ? - le cocotier du pouvoir en place et son annexe communiste.

Tandis que le PCI célébrait l’hégémonie de la classe ouvrière sur la société et sa traduction politique dans le « compromis historique » avec les « masses catholiques », l’Autonomie ouvrière avançait que ce qu’il y avait d’historique dans l’époque c’était le déclin politique et social de l’« ouvrier masse » et la naissance des nouveaux sujets productifs et politiques. C’est par de l’« idéologie du travail » que le P.C.I. s’est érigé en dernier bastion de la défense de l’existant (le compromis fordiste entre syndicats, patrons et Etat) et a balayé, avec des réflexes staliniens, tout ce qui bougeait à sa gauche, perdant ainsi toute capacité d’anticipation théorique et politique.

C’est une énergie à la fois désespérée et joyeuse qui s’est déployée alors contre tous les tenants de l’Etat existant, pour signaler l’existence d’un nouveau pouvoir constituant, émergeant dans les usines, dans les universités, dans les quartiers et n’attendant qu’une organisation politique pour le formaliser et lui donner le succès, ce que n’était capable de faire aucun des groupes qui accompagnait le mouvement de ses analyses et de ses pratiques d’agitation.

Le choix par le parti communiste du « compromis historique » a permis au gouvernement de faire preuve d’une grande férocité : 24000 militants ont été emprisonnés et 60000 ont été soumis à des procédures judiciaires. Quelques uns se sont engagés dans des actions terroristes et les lois d’exception ont permis de faire accuser de ce type d’actions n’importe qui parmi les militants de gauche déjà répertoriés, grâce à une clémence totale accordée aux dénonciateurs, appelés repentis. Ces accusations ont permis de faire prononcer des peines très lourdes. On a essayé de retourner un pays contre une partie de lui-même alors que cette partie minoritaire le questionnait centralement. On a réussi à créer une sorte de gêne mentale, une « dissociation », vis à vis des concepts et des militants de l’Autonomie ouvrière, qui semble perdurer au moment où il conviendrait de voir qu’il s’agit de faits et de pensées de plus de vingt ans qui ont forcément à être réévalués par rapport à une actualité dans laquelle beaucoup de leaders démocrates chrétiens de l’époque sont à leur tour poursuivis, où le parti communiste a cru nécessaire de changer de nom pour participer au gouvernement, mais surtout où une ouverture social-démocrate se dessine à l’échelle européenne, changeant les conditions du débat politique avec l’opinion publique d’extrême gauche. Une situation qui n’est d’ailleurs pas forcément plus facile pour cette dernière.

L’arrivée en France de Toni Negri et de ses amis italiens a été perçue au contraire dans un esprit d’accueil, d’association et d’intérêt pour une radicalité dont plus de dix ans après mai 1968 notre génération ne se sent plus capable. Les militants italiens ont été intégrés dans tous les rameaux de cette mouvance post soixante huit, au gré de leurs compétences et de leurs choix, sans unité autre que le réseau.

En France Toni Negri a pu poursuivre ses travaux sur le « pouvoir constituant », sur la formation et les effets de la rupture révolutionnaire. Il a participé aussi à des recherches pour des administrations publiques sur les transformations actuelles du travail dans la métropole parisienne, et dans certaines branches industrielles particulièrement sensibles.

L’anticipation politique de l’« ouvrier social », qui annonçait de nouvelles formes de coopération et de travail refusant la « discipline » de l’usine, a été enrichie et singularisée, au contact de la richesse des mouvements sociaux que la France a connu depuis la moitié des années des annés 80 ; et approfondie théoriquement à travers la contamination avec la philosophie post-structuraliste française de Foucault d’un côté et de Deleuze et de Guattari de l’autre.

L’exil a permis à Toni Negri de réinvestir ses réflexions dans des sphères à la marge du pouvoir, en tant qu’informations sur les évolutions sociales en cours, tout en poursuivant son élaboration théorique fondamentale. Il a pu vivre sur plusieurs pieds, développer une grande richesse de modes d’intervention. Mais l’action politique publique, qu’il ne peut avoir que dans son pays, lui restait interdite. Il subissait la mutilation de l’action propre aux exilés.

En animant un séminaire au Collège international de philosophie sur le travail, comme en coordonnant assez souvent les numéros de la revue Futur Antérieur, Toni Negri a posé un repère spécifique dans le débat intellectuel et politique, proche de tous les mouvements sociaux récents, polémique par rapport à toutes les invitations à l’endormissement du militantisme qui venaient des « intellectuels de gauche » proches des institutions dominantes et notamment de la revue Esprit. Il était un peu « archéo » ont dit certains ; nous dirions plutôt fidèle à la longue durée de la révolution.

Le départ de Toni Negri à Rome est un pari sur l’accélération qu’un homme peut donner au temps historique par sa seule décision individuelle. C’est en quelque sorte un prototype de l’acte politique. Le problème de l’acte politique c’est comment il est reçu, comment il est relayé, question qui est posée souvent a priori pour s’opposer et arrêter l’action. Pour les amis, la question est aujourd’hui : comment le suivre ?

Bibliographie de Toni Negri en français

Marx au delà de Marx, Christian Bourgois, 1979, réédition récente chez L’Harmattan.
L’anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza, Presses universitaires de France, 1982.
Spinoza subversif, Variations inactuelles, Editions Kimé, 1994.
Le pouvoir constituant, Presses universitaires de France, 1997.
En collaboration avec Félix GUATTARI, Les nouveaux espaces de liberté, Dominique Bedou, 1985.
En collaboration avec Maurizio LAZZARATO et Yann MOULIER-BOUTANG, Le bassin de travail immatériel, L’Harmattan, 1996.
En collaboration avec Maurizio LAZZARATO, Giancarlo SANTILLI et Yann MOULIER-BOUTANG, Des entreprises pas comme les autres, Publisud, 1993.

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