Dec 9, 2011

[Roger-Pol Droit, Le Monde] Chez les philosophes, on l'appelait "le Cang". Ses jugements étaient redoutés autant que révérés. Sa légende mêlait intransigeance, exactitude et exigence, des vertus souvent oubliées par les philosophes contemporains. Raymond Aron, dans ses Mémoires, s'en est souvenu : "Parfois il terrifiait les étudiants, mais il fut toujours respecté par eux." Si de ce maître on connaissait le mordant, la lucidité sans compromis, on admirait son savoir jamais pris en défaut et, plus encore, sa réserve souveraine. Comme il avait depuis toujours choisi la cohérence et la rigueur, comme il haïssait les démagogues, les hâbleurs et les bateleurs, Georges Canguilhem cultivait avec soin une modestie extrême. De lui, on ne savait que le minimum : enfant de la campagne, élève d'Alain, normalien avec Sartre et Nizan, directeur de l'inspection générale de philosophie en 1948, professeur à la Sorbonne de 1955 à 1971. Sans oublier l'essentiel : quelques études devenues classiques sur la naissance du concept de réflexe, le normal et le pathologique, la connaissance du vivant. Mais guère plus.

Ses dernières volontés n'arrangent rien : aucun hommage, aucune cérémonie, aucune "société des amis de..." Et aucun inédit ! Pareil sens du retrait a évidemment nui à la connaissance de sa vie comme à la reconnaissance de son oeuvre. Cet homme n'aurait dit à personne qu'il était un héros de la Résistance, responsable des réseaux Libération-Sud, organisateur d'hôpitaux de campagne pour les combattants clandestins. Ce philosophe, "normalien-paysan", était aussi médecin et avait mis son savoir au service des maquisards. Mais lui, pour évoquer les années de guerre, préférait célébrer la mémoire de Jean Cavaillès, l'un de ses condisciples philosophes de la rue d'Ulm, arrêté, torturé et fusillé. Canguilhem soulignait au passage que les penseurs du concept ne font pas de différence entre rectitude logique et droiture morale. C'est pourquoi ils se sont mieux comportés, sous le nazisme, que beaucoup de ceux qui n'avaient à la bouche que "la personne" et "la conscience", et dont on attendit en vain quelque dignité.
Sa "modestie ombrageuse", comme dit Jacques Bouveresse, a sans doute desservi la notoriété de Canguilhem. On a parfois jugé qu'il valait plus par ses disciples, tels Michel Foucault ou Dominique Lecourt, que par ses propres travaux. On a reconnu sa compétence originale comme historien des idées de la biologie et de la médecine, mais pas son envergure théorique de première grandeur. Voilà un malentendu grossier que la publication des Œuvres complètes va dissiper. Six volumes et quelques milliers de pages plus tard, on en reparlera. Car il se pourrait bien que le regard de la postérité soit, un jour, tout autre.

Pour l'heure, c'est carrément un auteur inconnu que ce premier gros volume fait découvrir. Il rassemble tous les textes épars du jeune Canguilhem, de 1926 à 1940, que personne n'a lus depuis lors. On s'y plonge d'abord avec jubilation, car à l'évidence ce penseur est un styliste. Chez lui, le tranchant des phrases s'ajuste exactement à l'acuité des analyses. Pour les lecteurs des grandes oeuvres de la maturité, ce n'est certes pas une surprise. En revanche, ce qui étonne, ici, est bien de découvrir, aux antipodes du professeur en retrait, un Canguilhem politique, un intellectuel fortement engagé, en un temps où Sartre ne l'était même pas.

Au lycée Henri-IV, c'est sous le magistère d'Alain que le jeune homme découvre la philosophie. Cette rencontre, qui va décider de toute sa vie, se fait sous le signe de la liberté de penser et du pacifisme le plus radical. Collaborant aux Libres propos, le journal d'Alain, le jeune philosophe consacre aux sujets du bac, aux livres du jour ou à la bêtise ambiante des textes mordants, dont la vacherie s'est rarement émoussée. Avec dureté, il combat surtout, des années durant, militarisme, bellicisme et tout uniforme de soldat.
Longtemps pacifiste radical, dans le droit-fil de son maître Alain, Canguilhem va toutefois s'éloigner de cette mouvance. La plupart des autres "alanistes" finiront dans le cloaque de la Collaboration, mais lui sera d'emblée chez les résistants. Le plus passionnant est de tenter de comprendre, en lisant ces textes, où se fait la rupture, et ce qui la motive. On l'aperçoit en lisant sa brochure sur Le Fascisme et les Paysans, rédigée pour le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, ou son Traité de logique et de morale, cosigné avec Camille Planet et publié en 1939.

Mais on peut l'entrevoir aussi dès l'un des premiers textes, où le jeune Canguilhem forge cette maxime : "Les conditions, qui les connaît les change." En un sens, tous les fils de son oeuvre peuvent se relier à cette phrase : la nécessité d'être attentif aux faits, la volonté de choisir au nom des valeurs et non de subir au nom des faits, l'exigence de comprendre pour agir, la revendication suprême d'une responsabilité humaine envers l'histoire, sur son versant technique comme sur son versant politique. Ajoutez-y son exploration de la biologie, où se joue désormais le XXIe siècle, et vous comprendrez pourquoi, au lieu d'être un professeur d'hier, maître Cang a tout d'un philosophe pour demain.


ECRITS PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES (1926-1939). ŒUVRES COMPLÈTES, TOME I de Georges Canguilhem. Edité sous la direction de Jean-François Braunstein et Yves Schwartz, préface de Jacques Bouveresse. Vrin, 1 032 p., 38 € (en librairie le 12 décembre).

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