Apr 27, 2010

Professeur honoraire au Collège de France, l'historien de la philosophie antique Pierre Hadot est mort dans la nuit du 24 au 25 avril, à l'âge de 88 ans. Il a modifié pour longtemps la manière même d'envisager la philosophie - voilà ce qu'il convient de souligner avant tout. Qu'il ait été un savant à l'érudition étourdissante, un homme aux moeurs simples, un auteur à l'écriture exacte et limpide, un pédagogue de haut vol, un précurseur dans plusieurs domaines est évidemment important. Mais la principale répercussion de son oeuvre, dont les effets dépassent de très loin le cercle des érudits, consiste en une mutation profonde du regard.

Pour le comprendre, il faut revenir deux générations en arrière. Dans les années 1960 et 1970, parler à un professeur de philosophie de bonheur, de sagesse, de maîtrise des passions, de travail spirituel sur soi-même, suscitait le plus souvent un haussement d'épaules. Dans l'esprit de cette époque, le travail du philosophe consistait presque exclusivement à travailler des concepts, à construire des analyses, à produire les cours et les livres qui les mettaient en oeuvre. Cette production théorique mise à part, qui se préoccupait de philosophie était censé vivre comme tout le monde, sans rapport avec ses élaborations intellectuelles. C'est ce paysage que Pierre Hadot a changé. Il a rappelé, de livre en livre, pour les chercheurs comme pour le grand public, combien la philosophie consistait, avant toute chose, en une conversion existentielle.

Au coeur de la démarche philosophique se tient selon lui un changement profond, concerté et volontaire, dans la manière d'être au monde. Pierre Hadot l'a souligné en montrant combien, chez les épicuriens et les stoïciens notamment, il s'agissait de se transformer, de métamorphoser sa manière de vivre par un long et constant travail sur soi-même.

Telle fut sa leçon centrale, éclairée avec une force et une ténacité incomparables : la tâche première du philosophe, dans l'Antiquité, était de changer sa vie, non de produire des écrits, ou même de travailler des concepts. Quand le philosophe donne des cours ou rédige des textes, c'est pour se soutenir lui-même dans cette métamorphose, ou pour aider ses disciples.

Cette perspective est devenue familière. A tel point qu'on oublie parfois combien c'est au long chemin de Pierre Hadot qu'on doit l'essentiel de ces idées, répandues à présent sous mille formes, voire mille déformations : la philosophie est "thérapie de l'âme", cheminement vers le bonheur du sage, travail affectif autant qu'intellectuel pour se dépouiller de l'angoisse, des passions, de l'illusoire et de l'insensé. Manière de vivre, et non simple façon de discourir.

Le plus souvent, on ignore à travers quelle longue et lente élaboration cette mutation s'est préparée, dans le parcours singulier de ce penseur de fond qui a traversé le XXe siècle en solitaire. Né à Paris, en 1922, dans une famille très catholique, Pierre Hadot a connu, à Reims, "une enfance à l'eau bénite", comme il le souligne dans des entretiens autobiographiques parus en 2001. Sa mère n'imaginant pas qu'il puisse devenir autre chose, il entre au petit séminaire à l'âge de 10 ans et se retrouve ordonné prêtre en 1944. Il commence à travailler au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1949, quitte l'Eglise en 1952, se marie alors une première fois, avant de divorcer et d'épouser, par la suite, la philosophe Ilsetraut Hadot.

Son temps de labeur est marqué à la fois par l'austérité de l'érudition et par les libres explorations personnelles. Sur le versant érudit, Pierre Hadot fait l'apprentissage des manuscrits, découvre la nécessité d'établir scrupuleusement les textes.

DE PLOTIN À WITTGENSTEIN

Il consacre de nombreuses années de patience à Marius Victorinus, un rhéteur romain du IVe siècle qui a traduit le philosophe néoplatonicien Plotin (IIIe siècle). Dans le même temps, il fréquente Jean-Pierre Vernant ou Louis Dumont, et explore notamment l'oeuvre de Wittgenstein dont il fut, à la fin des années 1950, l'un des premiers commentateurs et traducteurs en France.

En 1963, le savant se fait connaître du public par un petit livre exemplaire de clarté et de puissance, Plotin ou la simplicité du regard (Gallimard), qui demeure aujourd'hui une des meilleures introductions possibles au néoplatonisme et à ce philosophe de l'expérience mystique.

Devenu en 1964 directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, le chercheur poursuit son labeur dans l'ombre, avant d'être élu en 1982, à 60 ans, à la chaire d'histoire au Collège de France. L'initiative en revient à Michel Foucault, dont les derniers ouvrages furent influencés par une lecture très personnelle des travaux de Pierre Hadot. Ce dernier avait notamment mis en lumière, dans une série d'études, la pratique des "exercices spirituels" dans la philosophie antique.

Là aussi, le point de départ est simple et les conséquences nombreuses. La vie philosophique exige un entraînement, une série de pratiques mentales destinées à faire passer les préceptes dans la réalité vécue. Pierre Hadot montre alors comment de nombreux textes antiques - de Platon, d'Aristote, de Sénèque, de Marc Aurèle - sont à lire moins comme des développements théoriques que comme des exercices de retour sur soi, de concentration sur l'instant présent, d'examen de sa conduite.

Loin de se limiter à l'Antiquité, ces exercices traversent toute l'histoire. En 2008, avec N'oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel), le philosophe insiste sur la pérennité de cet entraînement spirituel. On le retrouve, sous des formes diverses, chez Nietzsche, Bergson ou Wittgenstein, dont les "jeux de langage" sont aussi des exercices de ce type. C'est donc également la philosophie moderne, qu'il connaissait magistralement, que Pierre Hadot incite à regarder d'un oeil neuf. Descartes se préoccupe d'une modification de nous-mêmes et de nos actions par la philosophie, Spinoza conclut l'Ethique par la béatitude du sage, Schopenhauer se soucie de l'existence...

Ce grand bouleversement des perspectives a entraîné une cascade de conséquences. Quelques-unes sont regrettables, des esprits débiles ayant conclu que vivre et penser sont une seule chose. Le génie de Pierre Hadot fut au contraire de ne jamais confondre les concepts et les temps de la vie, mais de souligner sans cesse leur difficile interaction, en rappelant continûment les allers-retours nécessaires d'un registre à l'autre. En outre, sa vertu fut de refuser d'être un gourou : "J'ai toujours pensé que mon rôle n'était pas de dire ce qu'il convient de faire", confiait-il dans l'une de ses dernières interviews. Il lui suffisait d'avoir la science limpide.

Car la marque suprême de cet esprit fut l'exacte clarté, l'écriture sans contorsion, l'explication juste et nette, présentes dans tous ses textes, même les plus spécialisés. L'immense succès de Qu'est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, Folio, 1995) est dû aussi à l'élégance d'une plume absolument sobre. Conforme à sa pensée, cette sobriété se retrouvait évidemment dans son existence quotidienne, traversée de joies intenses parce qu'élémentaires. Malgré cela, Pierre Hadot n'aimait pas qu'on parle de lui comme d'un sage. C'est sans doute le seul point sur lequel il avait tort.

Roger-Pol Droit - Le Monde

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